Vadrouilles Attentives

17 juillet

En descendant au rez-de-chaussée, je croise un autre fils de Luca. Sa voiture est immatriculée en Allemagne où il vit depuis 4 ans. Il est en cours d'apprentissage de la langue anglaise mais cela permet enfin de discuter un petit peu. Cette région lui tient beaucoup à cœur, il me tend même un très épais ouvrage qui en détaille tous les aspects : culture, géographie, nature, histoire de chacun des villages, le tout agrémenté de photos et rédigé également en anglais.

Installé sur la terrasse, j'ai pour le petit-déjeuner des pitas, une des spécialités de Luca. Il s'agit de roulés aux épinards et d'autres à la pomme de terre. Bien que ce ne soit pas ce que j'ai l'habitude de manger à 7 heures du matin, je m'en régale. Immanquablement, elle me sert aussi un verre vitaminé.

Je remballe mon petit bazar, descends, paie 40 marks (soit 20 € pour 2 nuits, 2 petit-déjeuners, 1 diner, c'est ridicule on est d'accord), puis offre à Luca de choisir un de mes dessins. Elle est ravie et se lève aussitôt me chercher quelque-chose. Je les entends échanger brièvement et capte le mot "fran’ssouss", ils doivent se demander si c'est approprié pour un français, elle me tend une croix accrochée à un chapelet. Avec le sourire je décline. Disons que Dieu est trop grand pour tenir dans mon sac à dos… Heureusement elle ne se vexe aucunement.

Vient le moment que j'attendais depuis plusieurs jours, me voici de retour en piste, espérant que ni la cuisse ni le dos ne m'handicapent. L'ordre du jour est strict : y aller lentement, être intensément à l'écoute de ce qui a lieu dans mon corps. Pas pressé, j'en profite pour faire un premier détour par le hameau paisible de Podprivala, puis le tracé continue à grimper doucement jusqu'à ce que la vue se dégage sur une très large plaine.

DĂ©lice des sens
DĂ©lice des sens

Mon chemin reste pour l'instant en hauteur, et le soleil est vif au milieu du ciel bleu. En observant de près ma carte topographique, je devine que la large piste de cailloux blancs que mes pieds foulent a vu le jour récemment, rendant le tracé de la Via Dinarica bien monotone. À peu près personne n'y circule, pourtant des panneaux de signalisation routière sont présents.

Mon dos se fait un peu sentir, mais à force de lui faire essayer différentes inclinaisons, cambrures, et procéder à des ajustements des différentes sangles du sac, serrant davantage de manière générale et en plaçant plus de poids sur les épaules, la douleur reste gérable. Elle ira même en diminuant au cours de la journée.

Paysage aussi beau que la piste est monotone et dénuée d'ombre, on ne peut pas tout avoir !
Paysage aussi beau que la piste est monotone et dénuée d'ombre, on ne peut pas tout avoir !

Je fais des pauses plus régulières, m'étirant avant de m'allonger sur le dos. Au cours d'une petite sieste, tassé sous le peu d'ombre offerte par une aubépine rachitique, j'entends quelqu'un passer. Le bruit des cailloux, écrasés par un pas déterminé dont l'auteur semble chargé, me fait instantanément penser à un autre randonneur au long cours. Je me lève rapidement et guette, mais la vue n'est pas dégagée. N'entendant plus rien, j'hésite sur la direction, me demande si j'ai rêvé, alors je rejoins la piste pour en avoir le cœur net.

DĂ©jĂ  au loin, je vois une silhouette, sac Ă  dos volumineux, bâtons de marche, dont l'allure montre qu'il/elle est aussi pressĂ©.e de retrouver du chemin Ă  dimension humaine. Je hèle, sans obtenir de rĂ©action, commence Ă  courir, je "Heyyyy" encore, les mains en porte-voix. RĂ©alisant que j'ai le vent de face, je n'ai pas d'autre choix que de le rattraper. Cette personne s'arrĂŞte justement, semblant explorer du doigt les montagnes au loin Ă  droite, puis me remarque. 

Jim

La peau plus que bronzĂ©e, attiraillĂ© comme un thru-hiker (terme très utilisĂ© aux Etats-Unis pour dĂ©signer les randonneurs longue distance), il s'agit de Jim, l'amĂ©ricain dont Zorana m'avait parlĂ© Ă  Skorpovac ! Lorsqu'il retire sa paire de lunettes teintĂ©es, de petits yeux d'un bleu vif vous fixent. Nous discutons quelques minutes avec plaisir, Ă©voquons nos destinations respectives pour la journĂ©e, mais quand il me demande "Ready to hike?" (PrĂŞt Ă  marcher ?) je lui avoue que mon bardas est un peu Ă©talĂ© et que je m'apprĂŞtais Ă  dĂ©jeuner, alors nous nous disons Ă  plus tard. Je retourne guilleret Ă  mon modeste camp piquant, cette rencontre simple et rare donne du baume au cĹ“ur. 

L'après-midi m'amène à un petit village isolé entouré d'éoliennes, qui de loin avaient l'air presque graciles mais qui de près sont massives. Le hameau est calme et j'y trouve de l'eau à filtrer. Je reprends le chemin qui retourne malheureusement vers la large piste, mais j'ai la bonne surprise de la traverser et de continuer en contrebas. Quelques bosquets d'arbustes offrent une ombre bienvenue, quand il ne s'agit pas d'aubépine griffante qu'il faut traverser.

Je passe bien des enclos en pierre, dont certains abritent des arbres fruitiers. Le soleil descend progressivement, la vue se dégage à nouveau côté plaine, bucolique à souhait. C'est peu après avoir passé une source que je m'arrête pour la soirée, lumière et paysage rendant le bivouac idyllique.

20,8km +535 -330