Vadrouilles Attentives

13 juillet

Carsten et moi nous levons tous les deux vers 6 heures. Après le petit-déjeuner, je le laisse partir devant pendant que j'éponge l'humidité de ma tente. Je le vois suivre le chemin balisé qui contourne la plage, quant à moi, je marcherai dans le sable au ras de l'eau, bienheureux et happé par le lieu. C'est ensuite une longue portion de route, circulante, au bord de laquelle il faut progresser. J'y échappe un moment en bifurquant au niveau d'un établissement religieux puis en suivant un agréable chemin le long de l'eau. Je me demande pourquoi la Via Dinarica n'en fait pas autant.

Cadre de luxe pour bivouaquer...
Cadre de luxe pour bivouaquer...
...la plage est elle aussi de toute beauté.
...la plage est elle aussi de toute beauté.

Plus tard j'arrive à la supérette de Grabovica, où l'on m'aide à réaliser l'étape manquante pour activer le flux de données sur ma nouvelle carte SIM. Une vendeuse sourit en me voyant saliver devant les viennoiseries, j'achète la plus appétissante et un jus de fruits. Elles profitent du moment où je passe à la caisse pour satisfaire leur curiosité. D'où est-ce que je viens ? Où je vais ? Pendant combien de temps ? Elles sont épatées, bien sympathiques et me souhaitent bonne chance. Elles m'ont également échangé 50€ contre 100 marks konvertible, la monnaie de Bosnie-Herzégovine.

Le tracé zigzague ensuite, passant près du lac où deux bancs trônent devant une vue sensationnelle… et un large amas de canettes et emballages de pique-nique. Je passe devant Eco Selo, il n'est pas simple de deviner la nature exacte du lieu mais j'apprendrai par la suite que c'est une chouette adresse pour se reposer, une sorte de lodge si je ne dis pas de bêtise. Je passe de belles maisons, avant de me retrouver en quelques dizaines de mètres seulement au milieu d'un hameau entièrement abandonné. Le contraste est frappant et me laisse perplexe.

Plus loin je salue un homme qui jardine, celui-ci m'indique par des signes que j'ai raté une bifurcation, ce que la carte confirme. "Hvala !" En rejoignant la route j'accélère, une fois de plus, tentant de minimiser cette partie désagréable. Je sens alors l’état de mon dos et de ma cuisse se dégrader rapidement… ma vitesse décline d’autant. Je commence à passer un sale quart d'heure, et grimace en progressant vers Prisoje à deux kilomètres de là, où se trouve une épicerie et, d'après l'application Outdoor Active, un refuge.

En chemin, les vues sur le lac incitent Ă  ralentir et contempler.
En chemin, les vues sur le lac incitent Ă  ralentir et contempler.

À l'épicerie j'achète ce dont j'ai besoin, notamment des barres de céréales, une pinte de Radler fraîche, et un beau morceau de fromage. Pour ce dernier, je trouve une vendeuse à laquelle je présente une sélection de trois variétés en lui demandant conseil. Elle m'en désigne un, mais alors que je vais reposer les deux autres, elle me suit, fouine un petit moment, et m'en sors un quatrième qu'elle me tend en l'accompagnant d'un sourire et de l'un de ces gestes universels qui ne laisse aucun doute. 👌 Je la remercie en lui rendant un sourire généreux, je règle et sors fourrer les provisions dans mon sac.

Je repère sur la carte le trajet le plus court jusqu'au refuge, et m'y traîne vraiment douloureusement. Le village est bien joli, paisible, ça atténue ma peine. Il est à peine 11 heures quand deux kilomètres et demi plus loin je ne peux presque plus plier la jambe droite tellement la douleur est forte. Il s'est mis à pleuvoir, le refuge n'est qu'une friche, la batterie de mon téléphone est presque vide. Le moral vacille.

Autour du bâtiment, l'herbe a poussé à sa guise. Il est possible d'entrer en se faufilant sous le volet d'une fenêtre ouverte, exercice bien pénible dans mon état. Dans la première pièce se trouvent une chaise de camping cassée, deux rouleaux de papier toilette. Il semble qu'occasionnellement on vienne encore s'y réfugier. Quant au reste du bâtiment, il est dans son jus. Ça sent le renfermé.

Dans la cuisine, les meubles contiennent encore la vaisselle, quelques aliments périmés et produits ménagers. Le canapé est recouvert d'un drap, la table en formica est entourée de chaises, une croix est accrochée à un mur. Pas un bruit. La lumière filtrée rend l’atmosphère très douce. Pas besoin de jeter un œil à l’horloge pour savoir qu’ici le temps s’est arrêté. Dans la salle de bain demeurent les brosses à dents et quelques autres babioles habituelles.

À l'étage, les chambres contiennent encore les lits et quelques meubles. Je vois de nombreuses petites crottes par endroits, remarquant qu'elles se trouvent sous ce qui peut servir de perchoir, je les attribue à des oiseaux. Erreur, je fais rapidement la connaissance des locataires, une dizaine de chauve-souris. Dérangées elles volent dans le couloir et les pièces, passent près de moi, lentement, sans faire le moindre de bruit, c'est assez fascinant. Des mammifères volants, dotés d'un système de détection super pointu qui fait que je ne redoute aucune collision. Je suis ébahi, néanmoins je ressors pour les laisser en paix.

Incapable d'aller plus loin, voilà donc le lieu avec lequel je vais devoir m'accommoder le temps de me remettre en forme. Je remercie ma pratique du graffiti d'avoir dépossédé ce type de lieu de tout à priori négatif.

Le bâtiment abandonné est dans son jus, figé dans le temps.
Le bâtiment abandonné est dans son jus, figé dans le temps.
J'ai beau ĂŞtre mal en point et loger dans une friche, avoir une table et une chaise pour dessiner c'est le luxe !
J'ai beau ĂŞtre mal en point et loger dans une friche, avoir une table et une chaise pour dessiner c'est le luxe !

Je trouve deux bancs que j'installe dans la première pièce, y pose mon matelas et mon duvet, et sans attendre davantage m'y allonge sur le dos. Je grignote, fais une sieste, laissant passer la majeure partie de l'après-midi. Je sors ensuite la table en formica par la fenêtre et une chaise, m'installe dans la partie abritée pour dessiner un moment. Quand le jour commence à baisser, je rentre, croisant les chauve-souris qui sortent, chacune leur tour, puis je ne tarde pas à sombrer.

Merci pour le coup de main concernant la carte SIM, et aux souriantes vendeuses de Grabovica et Prisoje !

15,9km +365m -235m